Dans le BTP et les entreprises de paysage, cette expression circule depuis des décennies entre collègues, sur les chantiers, dans les vestiaires. Un trajet pour le patron, un pour l’ouvrier – ce serait la règle tacite qui régit les déplacements domicile-chantier.
Sauf que la loi, elle, ne connaît pas cette formule. Ce qu’elle dit est à la fois plus précis, plus nuancé – et beaucoup plus favorable aux ouvriers que beaucoup ne le croient.
D’où vient cette expression et que veut-elle dire ?
Personne ne sait vraiment d’où sort cette phrase. Elle se transmet de chantier en chantier, parfois interprétée comme « seul l’aller compte », parfois comme « le retour n’est pas rémunéré », parfois comme « le déplacement ne se paie qu’une fois ». Selon les boîtes et les régions, chacun y met ce qui l’arrange.
La réalité juridique est bien différente. Le Code du travail distingue deux choses que beaucoup confondent : le temps de trajet domicile-chantier – considéré comme du temps personnel – et le temps de déplacement professionnel, c’est-à-dire le trajet entre deux lieux de travail ou depuis le siège de l’entreprise jusqu’au chantier, qui lui peut ouvrir droit à rémunération ou indemnisation.
Ce n’est donc pas « un trajet pour chacun ». C’est deux régimes complètement distincts, avec des droits précis, encadrés par des conventions collectives qui couvrent plus d’un million de salariés dans le seul secteur du bâtiment en France.
Le trajet domicile-chantier BTP est-il du temps de travail ?

En principe, non. L’article L. 3121-1 du Code du travail est clair : le temps passé pour aller de chez soi à son lieu de travail n’est pas du temps de travail effectif. Cette règle s’applique à tous les secteurs, y compris le BTP.
Mais il y a une exception importante, et c’est là que tout se joue. Si l’ouvrier a l’obligation de passer par le siège ou le dépôt de l’entreprise avant d’aller sur le chantier, le temps de travail commence dès son arrivée au dépôt. Le trajet dépôt-chantier devient alors du temps de travail effectif, décompté et rémunéré comme tel.
À l’inverse, si l’ouvrier peut se rendre directement sur le chantier depuis son domicile sans passer par l’entreprise, le trajet reste du temps personnel – mais il ouvre tout de même droit à des indemnités. Ce n’est pas la même chose qu’un trajet gratuit.
La Cour de cassation a d’ailleurs tranché sur un point souvent mal compris : même quand un trajet est considéré comme du temps de travail effectif, l’indemnité de trajet reste due en plus. Les deux ne s’excluent pas.
Quelles indemnités de trajet dans le BTP ?
La Convention Collective Nationale des ouvriers du bâtiment prévoit trois types d’indemnités pour les petits déplacements. Ce sont des montants journaliers, forfaitaires, qui doivent obligatoirement figurer sur le bulletin de paie.
- L’indemnité de trajet : compense la contrainte d’être itinérant, de ne pas avoir de lieu de travail fixe. Son montant varie selon des zones concentriques autour du siège social, par tranches de 10 km. Elle est due quel que soit le moyen de transport utilisé.
- L’indemnité de transport : rembourse forfaitairement les frais engagés pour aller au chantier et en revenir. Là aussi, peu importe si l’ouvrier prend sa voiture, le bus ou son vélo. Si un véhicule électrique est utilisé, le montant est majoré de 20 %.
- L’indemnité de repas : couvre le déjeuner pris hors du domicile. Fixée à 10,10 € en 2024, elle n’est pas due si l’ouvrier rentre manger chez lui ou si un restaurant d’entreprise est disponible sur le chantier.
Ces trois indemnités sont réservées aux ouvriers non sédentaires – ceux qui travaillent sur des chantiers. Les ETAM (employés, techniciens et agents de maîtrise), les cadres et les ouvriers affectés en permanence au siège n’y ont pas droit, sauf accord d’entreprise plus favorable.
Et pour les grands déplacements ?

Quand un ouvrier ne peut pas rentrer chez lui après sa journée, on parle de grand déplacement. Deux conditions cumulatives doivent être remplies : le chantier est à plus de 50 km du domicile, et le trajet en transports en commun dépasse 1h30.
Dans ce cas, l’indemnité couvre le logement et les repas sous forme forfaitaire, en plus du remboursement des frais de transport réels. À titre d’exemple, un ouvrier parisien envoyé dix jours sur un chantier dans les Alpes perçoit environ 983 € d’indemnités sur cette période, hors frais de transport.
Les ouvriers logés gratuitement par l’entreprise directement sur le chantier ne perçoivent pas l’indemnité de trajet – logique, puisqu’ils n’ont pas de contrainte de déplacement quotidien. Toutes les autres indemnités restent dues.
Un trajet pour le patron et un pour l’ouvrier paysagiste : c’est quoi exactement ?
Les entreprises du paysage relèvent d’une convention collective distincte du bâtiment : la Convention Collective Nationale des entreprises du paysage (IDCC 7018), qui s’applique à tous les jardiniers, élagueurs, aménageurs d’espaces verts et conducteurs de travaux paysagers.
La logique de fond est similaire, mais avec une mécanique spécifique. Tout repose sur une question centrale : l’ouvrier doit-il passer par le dépôt le matin ?
Si oui, si l’organisation de l’entreprise impose ce passage pour l’embauche et la débauche, le trajet dépôt-chantier est du temps de travail effectif et rémunéré comme tel.
Si le passage est facultatif – l’ouvrier peut choisir d’aller directement sur le chantier – on bascule sur un système d’indemnités de petit déplacement, calculées en multiples du minimum garanti (MG) selon la distance.
Depuis l’avenant n° 24 du 26 avril 2019, entré en vigueur le 1er janvier 2020, chaque entreprise paysagiste doit formaliser ce choix par accord d’entreprise. Il n’est plus possible de régler ça à l’oral ou à la tête du client. L’organisation doit être écrite, claire, et communiquée aux salariés.
Au-delà d’un rayon de 50 km depuis le dépôt – ce qu’on appelle le « temps normal de trajet » – le trajet supplémentaire est rémunéré comme du temps de travail, quelle que soit la configuration.
Un trajet pour le patron et un pour l’ouvrier btp : ont-ils vraiment des règles différentes ?

La vraie ligne de partage n’est pas entre le patron et l’ouvrier. C’est entre le salarié itinérant et le salarié sédentaire, et entre le trajet imposé via le dépôt et le trajet direct domicile-chantier.
Le dirigeant non salarié, gérant de TPE ou artisan à son compte, ne relève pas du tout du droit du travail pour ses propres déplacements. Ses frais de trajet sont une question de fiscalité d’entreprise, pas de convention collective.
Un chef de chantier ou conducteur de travaux au statut ETAM ne bénéficie pas automatiquement des indemnités prévues pour les ouvriers – mais rien n’interdit à l’employeur de lui appliquer le même régime s’il est lui aussi itinérant. C’est un accord d’entreprise qui le permet.
Les erreurs qui coûtent cher des deux côtés
Du côté des ouvriers, beaucoup ignorent qu’ils ont droit aux trois indemnités et acceptent des bulletins incomplets sans réagir. D’autres pensent que le fait de prendre le véhicule de l’entreprise supprime l’indemnité de trajet – c’est faux, comme l’a rappelé la Cour de cassation.
Du côté des employeurs, deux erreurs reviennent régulièrement. La première : noyer les indemnités dans le salaire de base, ce qui expose à un redressement Urssaf. Les indemnités doivent figurer sur une ligne séparée du bulletin.
La seconde, dans les entreprises de paysage : ne pas avoir formalisé par écrit l’organisation des petits déplacements depuis 2020, ce qui fragilise toute la gestion des trajets en cas de litige.
Concrètement, si vous êtes ouvrier, commencez par identifier votre convention collective applicable – bâtiment ou paysage selon l’activité de votre employeur – et vérifiez que les trois indemnités apparaissent bien sur votre bulletin.
Si elles manquent ou semblent sous-évaluées, l’inspection du travail peut vous renseigner sur vos droits sans que vous ayez à engager une procédure.
Si vous êtes employeur dans le paysage et que vous n’avez pas encore d’accord d’entreprise sur les petits déplacements, l’Union Nationale des Entreprises du Paysage (UNEP) met à disposition des trames d’accord pour régulariser la situation.
La formule « un trajet pour le patron et un pour l’ouvrier » dit quelque chose de juste en filigrane : il existe une asymétrie réelle entre celui qui dirige et celui qui exécute sur les questions de déplacement. Mais la loi protège l’ouvrier avec bien plus de précision que ne le suggère cette phrase.
Bien appliquées, ces règles peuvent représenter plusieurs centaines d’euros supplémentaires chaque mois sur le bulletin de paie.